L’influence et la puissance russe se sont effondrées dans les années 1990.

Ancien géant à l’époque soviétique, la Russie connaît un renouveau en ce début de XXIeme siècle sur les plans économiques, culturels, militaires, technologiques et diplomatiques.

Cela a conduit la Russie à réinventer ses stratégies d’influences depuis l’an 2000 et l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.

Quels sont les principaux vecteurs de la diplomatie d’influence russe et quelles en sont les récentes évolutions ?

Après l’éclatement de l’Union soviétique, la fédération de Russie a hérité des outils d’influence qui étaient ces de l’URSS dans de nombreux domaines.

En dépit des tentatives occidentales visant à séparer la Russie des ex-Etats du pacte de Varsovie et des anciens Etats-satellites soviétiques, la Russie a su conserver une place privilégiée sur les plans diplomatiques, économiques et culturels dans la région. A l’instar de la CEI (Communauté des Etats Indépendants), les initiatives de coopération des anciennes républiques soviétiques constituent des outils utiles à la réorganisation de cet espace, en particulier en Asie centrale.

La Russie dispose aussi largement du maillage diplomatique qui était celui de l’URSS et possède aujourd’hui de l’un des réseaux diplomatiques les plus développés au monde avec des représentations dans la quasi-totalité des Etats.

Les programmes d’échanges de la Russie avec de nombreux pays d’Afrique et d’Amérique latine issus de la période soviétique sont toujours très forts.

La Russie était en 2017 le 5ème pays en termes d’accueil des étudiants étrangers, devant l’Allemagne et le Japon et derrière la France qui occupe la quatrième place. Qui plus est, les universités russes continuent d’amplifier ces échanges avec une hausse du nombre d’étudiants accueillis (+65% entre 2012 et 2017).

La Russie du XXIème siècle demeure un acteur régional et mondial dans différents domaines « physiques » du fait de sa géographie et de ses infrastructures hérités de la période soviétique.

Plus grand Etat au monde en termes du superficie, la Russie est un producteur incontournable d’hydrocarbures pour l’Europe et l’Extrême-Orient et dispose en outre de réserves conséquentes de matières premières.

Les exportations d’hydrocarbures vers l’Europe de l’Est et l’Europe centrale constituent un vecteur d’influence et de souveraineté pour l’Etat russe, passée maître dans la géopolitique des pipelines.

L’influence russe s’appuie également sur ses réseaux logistiques et de communication (voies ferrées, routes, télécommunications, câbles internet) qui se déploient le long de l’axe dorsal du transsibérien et qui relient la Russie à ses nombreux Etats frontaliers.

Pour rappel, la géographie place ce pays en contact direct avec des voisins aussi éloignés et divers que la Norvège, la Corée du Nord, la Chine, l’Asie centrale ou l’Union européenne.

Enfin, la Russie demeure centrale en matière spatiale. Seul Etat capable d’envoyer des hommes dans l’espace et présent en permanence dans la station spatiale internationale.

Toutefois, la Russie ne se contente pas de développer ses forces héritées de l’Union soviétique.

En ce début de XXIème siècle, la Russie élabore une version russe du soft power.

La Russie revient de loin en matière d’Internet. Au début des années 1990, le retard russe dans ce domaine était énorme. Fin 1991 à l’implosion de l’URSS, la Russie ne comptait qu’un seul fournisseur d’accès à internet privé Relcom.

Ce fournisseur d’accès à internet comptait alors 800 abonnés connectés au monde extérieur via un seul ordinateur de l’institut Kourtchatov lui-même relié au serveur de l’université d’Helsinki.

30 ans plus tard, la Russie a rattrapé son retard dans de nombreux domaines du digital et développé une forme de cyber-souveraineté à travers le ru.net : l’internet russe.

Comme le décrit Kévin Limonier dans ses travaux sur le ru.net « la Russie a les moyens d’apparaître comme une puissance souveraine du cyberespace » à travers ses quatre couches :

La couche infrastructurelle : les câbles, les antennes, les satellites et les ordinateurs qui assurent la diffusion des informations.

La couche des protocoles permettant l’aiguillage et le « routage » des données dans les câbles.

La couche logique qui est celle du « langage » digital par lequel sont échangées les informations en ligne.

La couche informationnelle qui est celle du contenu échangé et diffusé dans le monde cybernétique (kibernétika en russe) sur les sites internet, réseaux sociaux, dans les courriels et messages échangés en ligne.

Vkontakte, Odnoklasniki, Karsperski, Yandex, sont aujourd’hui des géants du monde cybernétique russe. Ces géants de l’internet portent l’influence russe dans tout l’ex-espace soviétique y compris dans des pays en tension avec la Russie comme les pays Baltes ou l’Ukraine.

La plupart de ces sites sont contrôlés par des proches du gouvernement russe et associent leur développement aux objectifs géostratégiques du Kremlin.

Le contrôle des télécommunications et des infrastructures physiques du cyberespace a constitué des vecteurs de puissance efficaces lors des récentes crises de Géorgie et d’Ukraine.

La Russie faisant partie des Etats capables de mettre en place de cyberattaques (ou  « mesures actives ») permettant si besoin de déstabiliser des Etats ou entreprises en cas de besoin.

En plus de ses capacités d’actions sur les infrastructures numériques et de cyberattaques, la Russie s’est dotée depuis le début des années 2000 de médias internationaux dont l’influence et la diffusion ne cessent de s’accroître.

La création de RT (anciennement Russia Today) en 2005 et de Sputniknews en 2014 répondent à la nécessité de diffuser une vision russe du monde le plus largement possible comme le font déjà d’autres médias internationaux.

Si RT et Sputnik n’atteignent pas le poids de leurs rivaux occidentaux, ils sont néanmoins diffusés dans de nombreux pays et langues en particulier grâce à Internet.

RT est diffusé en français, espagnol, anglais, allemand et arabe. Sputniknews, diffuse du contenu en plus de 30 langues.

Ces médias présentent une vision alternative de l’actualité et participent de la fin du quasi-monopole des grandes agences de presse et médias occidentaux dans le traitement de l’information.

Par ailleurs, le rayonnement russe sur Internet passe aussi par des oeuvres culturelles largement diffusées sur YouTube et d’autres sites de partages de vidéos.

C’est le cas par exemple de la série d’animation pour enfants « Macha et Michka » dont l’un des épisodes a été visionné plus de 3,5 milliards de fois sur la plate-forme américaine YouTube.

Cette influence croissante a engendré de vives critiques de la part des Etats et médias occidentaux qui accusent régulièrement la Russie d’être à l’origine de cyber-ingérences et de propagation de fausses informations.

L’influence informationnelle russe, qu’elle soit exagérée ou non par ses détracteurs, est un vecteur d’influence qui place le Russie au centre de nombreux débats.

Le soft power version russe passe aussi par la diplomatie culturelle, l’humanitaire et par le sport.

Maxime Audinet décrit dans son article « Anatomie de la diplomatie culturelle russe à l’ère post-soviétique » comment la diplomatie culturelle russe « constitue l’un des chantiers de rénovation prioritaires d’une diplomatie publique supervisée par le gouvernement. ». Cette diplomatie culturelle diffuse ainsi la culture russe, les orientations de politique étrangère et les valeurs politiques et morales russes.

La fondation Russkij Mir et Rossotrudnitchestvo sont les deux têtes de pont de la diplomatie culturelle russe. Largement financés par des subsides publiques, ces structures sont présentes dans le monde entier. Elles permettent l’apprentissage de la langue russe, la diffusion de la culture russe est des échanges à destination de publics divers.

La fondation Russkij Mir compte 109 centres russes dans 48 pays en particulier dans l’espace le la CEI, en Europe et en Asie. Cette diplomatie culturelle, en plus de diffuser le soft power russe oeuvre à la consolidation de la diaspora (10 à 20 millions de personnes) sur des bases culturelles, linguistiques et historiques.

En 2009 est apparue l’expression « Rossiya, sportivnaya derzhava » (Russie, une puissance sportive). La Russie de Poutine et de Medvedev a considérablement renforcé son rayonnement par le sport.

Lukas Aubin parle même de sport power russe. L’investissement dans les infrastructures sportives, les bons résultats sportifs russes en particulier aux Jeux olympiques (d’hiver comme d’été) véhiculent une image positive d’une Russie dynamique : un nation branding russe.

La restructuration verticale du pouvoir a fortement incité les oligarques à devenir des acteurs du sport power en finançant des clubs sportifs en Russie et par l’acquisition de clubs sportifs

en Europe.

L’organisation de compétitions et d’événements sportifs internationaux sur le territoire russe sont un  puissant vecteur de l’influence russe. L’organisation des Universiades de Kazan en 2013, des Jeux olympiques de Sochi de 2014 et de la Coupe du monde de football de 2018 a contribué à faire connaître la Russie au monde entier. L’organisation de ces manifestations sportives internationales est une démonstration éclatante de la puissance russe retrouvée.

Le discours de Vladimir Poutine de février 2007 prononcé à la conférence de sécurité de Munich dénonçait l’interventionnisme occidental. Dix ans plus tard, le ministre des Affaires étrangères Sergeï Lavrov disait souhaiter un ordre international post-occidental. Tranchant net avec la vision dite de la fin de l’histoire qui a suivi la chute du bloc de l’Est, la Russie se voit aujourd’hui comme un bâtisseur d’un nouvel ordre mondial basé sur les souverainetés, la défense de ses intérêts propres et sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La restauration du pouvoir russe à partir du début des années 2000 associée aux différents vecteurs d’influences russes déjà existants à permis à la fédération de Russie de revenir sur le devant de la scène internationale.

La Russie a pu mettre ses ressources et son influence au service de ses intérêts et contribuer à l’avènement d’un monde multipolaire.

La politique néo-westphalienne russe lui confère le rôle d’acteur d’équilibre dans de nombreux dossiers internationaux. Ce fut le cas notamment en Syrie où la position russe a contribué à une sortie de crise face à Daech.

La politique internationale de Vladimir Poutine peut être à bien des égards caractérisée de gaullienne par son indépendance et son respect des souverainetés.

La diplomatie française depuis le véto à l’ONU de Jacques Chirac n’a eu de cesse de se rapprocher et de suivre les positions américaines, otaniennes et allemandes.

La guerre froide est terminée. Il est temps pour la France de renouer avec une politique d’indépendance et de relancer les partenariats franco-russes. Cela implique de s’émanciper et de renouer avec notre tradition d’indépendance gaullienne.

La France et la Russie partagent des liens d’amitiés anciens et profonds.

Il est temps pour nos deux nations de reprendre et d’amplifier nos relations économiques, scientifiques mais aussi militaires et diplomatiques.

Sources :

  1. « La Russie et le moment post-occidental » par Isabelle Facon extrait de « Regards de l’Observatoire franco-russe édition 2017 »
  2. Kevin Limonier « ru.net; géopolitique du cyberespace russophone » Les éditions de l’Inventaire
  3. Maxime Audinet article « Anatomie de la diplomatie culturelle russe à l’ère post-soviétique » dans la revue Hérodote n°166-167 « Géopolitique de la Russie »
  4. Kevin Limonier article « guerre hybride russe dans le cyber espace » dans la revue Hérodote n°166-167 « Géopolitique de la Russie »
  5. Lukas Aubin article « Quel sport power pour la Russie » dans la revue Hérodote n°166-167 « Géopolitique de la Russie »
  6. Article du journal Le Monde « La France recule à la quatrième place pour l’accueil d’étudiants étrangers » par Adrien de Tricornot https://www.lemonde.fr/campus/article/2017/01/12/la-france-recule-a-la-quatrieme-place-pour-l-accueil-des-etudiants-etrangers_5061648_4401467.html
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