Longtemps, la France et la Russie ont su, malgré les jeux d’alliances ou les oppositions idéologiques, maintenir une relation spéciale, fondée sur des convergences d’intérêt ou, a minima, sur un dialogue constructif et indépendant.

Sans remonter à Anne de Kiev, princesse varègue devenue reine des Francs, ou à la construction du pont Alexandre III, à Paris, en témoignage de l’amitié franco-russe, on peut évoquer la création de l’escadrille Normandie-Niemen, en 1941, pour lutter contre un ennemi commun ; ou, durant les années 1960, la mise en place d’un renouveau des relations franco-soviétiques indépendantes des Etats-Unis.

Ces relations diplomatiques ont perduré, bon gré mal gré, au fil de l’actualité internationale, à travers les mandats des présidents Giscard d’Estaing, Mitterrand et Chirac. Nicolas Sarkozy, puis surtout François Hollande et Emmanuel Macron, eux, ont opté pour un alignement plus régulier sur les Etats-Unis.

La crise syrienne était une occasion majeure de renouer une coopération efficace et productive entre la France et la Russie. L’occasion aussi d’affirmer le rôle d’une France indépendante sur la scène internationale.

Hélas, les deux pays ont mis en œuvre des doctrines politiques divergentes qui illustrent, à la fin, la supériorité d’une politique pragmatique et indépendante sur une politique inféodée à celle de nos clients, tels que l’Arabie saoudite, sous couvert d’une diplomatie compassionnelle ; et l’importance d’une politique autonome, visant à préserver ses intérêts vitaux.

Disons-le d’emblée : l’influence de la Russie en Syrie a été plus efficace que celle de la France. La Russie a présenté l’image d’un pays avec des intérêts précis, un fil conducteur, une profondeur de vue. La France s’est retrouvée engluée dans l’indécision, le court-termisme et la soumission à des intérêts étrangers.

Sur le fond, Moscou défend, depuis le « Grand jeu » défini par Kippling au XIXe siècle, son accès aux mers chaudes (Noire et Méditerranée), garant de son statut de puissance mondiale.

Depuis la fin de la dépression des années 1990, la Russie tient également à jouer pleinement son rôle sur la scène internationale et à redevenir un interlocuteur parlant d’égal à égal avec Washington, dans le cadre du monde multipolaire souhaité par Poutine.

A ce titre, le président russe devait répondre à l’appel au secours de la Syrie, vieil allié traditionnel, tout en préservant ses intérêts politiques et militaires sur place (notamment la base navale de Tartous), voire en les développant (comme avec la base aérienne de Hmeimim, près de Lattaquié).

L’intérêt immédiat de Poutine, qui se combine avec celui de toute la région, était d’éviter un effondrement brutal des institutions étatiques, comme en Irak ou en Libye, susceptible de déstabiliser encore plus le Proche-Orient. Son intervention renforçait en outre son positionnement régional et lui permettait de limiter le poids de l’Iran à Damas. La récente tournée de Pavel Lavrov dans le Golfe arabo-persique a montré que la Russie est une des seules puissances capables d’entretenir de bonnes relations avec la plupart des Etats de la région : tant avec le Qatar qu’avec l’Arabie saoudite, tant avec la Syrie qu’avec la Turquie, tant avec Israël qu’avec l’Iran. Avoir remis autour d’une même table des officiels de haut-rang qataris et saoudiens est un succès notable pour la Russie.

Sur le plan international, le rôle positif de la Russie en Syrie a permis de détourner l’attention de l’Ukraine, qui, pour parler comme Emmanuel Macron, « coûtait un pognon de dingue » à la Russie et mobilisait de nombreux soldats.

Les succès syriens permettent également de briser l’isolement international consécutif à l’annexion de la Crimée et à la guerre dans le Donbass. Ils pourraient même laisser espérer un allégement des sanctions occidentales.

Enfin, l’intervention russe en Syrie est directement corrélée à une lutte de longue haleine contre le terrorisme islamique. Lorsque, en 1999, Vladimir Poutine avait affirmé qu’il faudrait « butter les terroristes jusqu’au fond des chiottes », sans doute n’imaginait-il pas que son combat l’amènerait à projeter des troupes en Syrie. Pour autant, l’éradication des combattants de l’organisation Etat islamique et des autres groupes islamiques armés fait bel et bien partie intégrante de ses objectifs, nombre de terroristes actifs au Levant étant originaires d’Asie centrale et du Caucase. Or, Poutine veut à tout prix les empêcher de revenir réveiller le djihad dans les zones sensibles de la Fédération de Russie.

En France, la doctrine d’intervention en Syrie reposait sur des bases plus floues et théoriques. D’une part, la nécessité de lutter contre « le terrorisme » (sans vraiment le nommer) ; d’autre part, apporter un soutien aux « rebelles modérés » cherchant à renverser le gouvernement syrien.

L’entrée de la France sur le sol syrien s’est faite de manière incohérente. Selon le droit international, pour déclencher une opération militaire dans un pays, il faut soit une invitation du gouvernement concerné ; soit une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU. Or, la France s’est jetée dans la crise syrienne, à la suite des Etats-Unis, sans disposer de l’une ou de l’autre.

Pour échapper à l’accusation d’avoir illégalement envahi un pays souverain, Paris a brandi une excuse encore plus étonnante que le droit d’ingérence proclamé par Bernard Kouchner : la légitime défense.

Or, l’article 51 de la Charte des Nations Unies précise que la légitime défense est autorisée à la suite d’une agression d’un Etat envers un autre. Mais la Syrie ne portait alors pas atteinte aux intérêts français au Proche-Orient et encore moins sur notre sol national.

L’article 51 ne trouverait donc sa validité que si l’on reconnaissait l’organisation Etat islamique, occupant partiellement la Syrie, comme un Etat véritable et non comme une simple organisation terroriste – ce que nul acteur international ne se risquerait à faire.

En agissant en dehors de la légalité, la France a relancé la dangereuse doctrine de la légitime défense « préventive », utilisée par les « Etats voyous » ou les Etats-Unis –notamment en 2003, en Irak. Ce faisant, au petit jeu des grands sentiments, Paris a porté un dur coup aux bases légales du droit international.

François Hollande avait également fait pression pour obtenir, le 29 mai 2013, que l’Union européenne lève l’embargo sur les armes à destination de la Syrie. Peu avant, lors d’un sommet à Bruxelles, le 14 mars, il avait même prévenu qu’il était prêt à violer cet embargo : « Si d’aventure, il devait y avoir un blocage d’un ou deux pays, alors la France prendrait ses responsabilité ».

Plus grave, le 19 août 2014, François Hollande reconnaissait avoir secrètement fourni des armes aux « rebelles modérés » dont les liens plus ou moins étroits avec les groupes terroristes ou extrémistes ne sont plus à démontrer.

Plus incroyable encore, l’auteur de ces lignes a assisté, en 2015, à une rencontre entre l’ancien ministre français Thierry Mariani et le président syrien Bachar el-Assad. Au cours de l’entretien, Assad a révélé qu’il avait proposé à notre gouvernement la liste des jihadistes français actifs en Syrie, en échange d’une reprise des contacts entre nos services secrets respectifs. A son étonnement, le Premier ministre Manuel Valls avait refusé, arguant que la France ne « discute pas avec des dictateurs ». L’information fut confirmée, en France, par Bernard Squarcini, ancien directeur de la DGSI. Sur la liste proposée par Assad figuraient les noms de certains terroristes ayant mené les attentats du Bataclan.

Emmanuel Macron lui, semblait disposé à se montrer plus réaliste. En juillet 2017, il annonçait un « changement de doctrine à l’égard de la Syrie ». Estimant que le plus important était d’éradiquer les groupes terroristes, quelle que soit leur sensibilité (qu’il s’agisse de Daesh ou des autres groupes rebelles) et de rétablir la stabilité en discutant avec tous les acteurs du conflit. De ce fait, selon lui, « le départ de Bachar al-Assad [n’était] plus une condition préalable » au dialogue. Très vite, pourtant, il changeait d’avis. En 2018, il exigeait, comme ses prédécesseurs et au mépris des réalités, le départ d’un président syrien mieux installé que jamais après la reprise d’Alep et de la périphérie de Damas…

Sur le terrain, ces approches politiques russes et françaises se sont répercutées logiquement. Les troupes russes sont arrivées en nombre (au moins 4 500 hommes au sol), légalement, à l’invitation du gouvernement en place. Elles ont rapidement pu mettre en œuvre leur objectif de lutte contre les groupes islamistes armés, en coordonnant leurs frappes et interventions en lien avec l’Armée arabe syrienne. L’armée russe a ainsi pu se prévaloir de la libération de Palmyre, ville d’une grande valeur symbolique (pour son riche passé antique) et stratégique (pour la base aérienne voisine comme pour l’acheminement du gaz). Moscou a aussi méthodiquement accompagné la reconquête du territoire par les troupes syriennes jusqu’à Deir Ezzor. Cette forte présence et ce soutien sans faille ont permis à la Russie de nouer des liens puissants, notamment au sein de l’armée et des services de renseignements syriens. Cette implantation russe permet désormais de juguler l’influence chiite et notamment iranienne en Syrie. Elle autorise le Kremlin à exercer son influence au Proche-Orient, y compris en cas de vues divergentes avec Damas.

La France, elle, est arrivée clandestinement sur le sol syrien à une date difficile à établir, sous couvert de lutte contre l’organisation Etat islamique. En 2016, des journalistes ayant filmé des Français en zone de guerre ont contraint le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, à avouer du bout des lèvres l’envoi exceptionnel de « conseillers militaires » auprès des milices kurdes de Syrie (YPG). Le ministère avait refusé de donner le nombre et la mission exacte de ces soldats et agents de la DGSE. Il a fallu attendre le 26 mai 2017 pour que la nouvelle ministre des Armées, Sylvie Goulard, confirme officiellement un secret de polichinelle : « Nous avons des forces spéciales qui font des opérations ponctuelles en Syrie ».

Selon les sources syriennes, approximativement 200 soldats français y stationneraient pour aider les YPG, malgré les relations tendues entre Paris et le  PYD (Parti de l’union démocratique)… vitrine politique de ces milices kurdes.

Car si la France aide militairement les YPG, elle réserve paradoxalement son appui diplomatique à leurs rivaux du HCN, le Haut-Comité des négociations, coalition hétéroclite représentant une « opposition syrienne » pilotée alors par l’Arabie saoudite et la Turquie.

Pour compléter cet embrouillamini, à la suite d’une conférence de presse tenue avec le prince héritier d’Arabie saoudite Mohamed Ben Salmane, le 10 avril 2018, Emmanuel Macron a déclenché des frappes aériennes non plus contre Daech (motif officiel de l’intervention française en Syrie), mais contre le gouvernement légal, accusé d’avoir gazé des civils dans la périphérie de Damas. Le président français avait affirmé détenir « suffisamment de preuves » pour agir en solitaire, sans attendre les résultats d’une enquête de l’ONU.

Aujourd’hui, alors que Damas a militairement gagné la guerre, que le retrait américain a été annoncé (sans être suivi d’effet), Emmanuel Macron juge nécessaire de garder des troupes françaises sur place. Dans quel but ? Lui seul le sait.

Diplomatiquement, deux instances tentent de trouver une solution à la crise syrienne : le processus de Genève, sous égide de l’ONU ; et la conférence d’Astana, parrainée par la Russie, l’Iran et la Turquie. En novembre 2017, Emmanuel Macron expliquait qu’après avoir téléphoné à Donald Trump, les deux chefs d’Etat étaient tombés d’accord pour garantir que le processus de Genève était le « seul forum légitime » pour débattre de l’avenir de la Syrie. La résolution 2254 votée en décembre à l’ONU  prévoyait un cessez-le-feu, un gouvernement de transition dans les six mois et des élections dans les 18 mois. Ce programme parfaitement huilé n’avait qu’un seul défaut : il ne tenait aucun compte de la réalité du terrain et du veto de la Russie à l’ONU.

En réalité, depuis fin 2016, l’avenir de la Syrie se joue essentiellement aux réunions d’Astana, pilotées par les véritables acteurs du conflit et où la France, malheureusement, n’est pas conviée. C’est là, entre autre, que Moscou parvient  méthodiquement à faire acter la réalité du terrain par ses partenaires régionaux et internationaux.

Aujourd’hui, malgré les dernières poches de combat, l’heure est à la reconstruction du pays. Vladimir Poutine s’est engagé, récemment, à reconstruire les 180 églises orthodoxes détruites ou endommagées en Syrie. A ce jour, il est difficile d’évaluer la réalité de la mise en action de ces promesses. En multipliant les initiatives (bourses, centres culturels, etc.), laRussie mise, par ailleurs, sur la présence chrétienne au Proche-Orient, qui représente 8% en Syrie et 40% au Liban, pour asseoir son image de protectrice des chrétiens d’Orient, un terrain qu’elle dispute désormais à la France, les mains liées par sa position radicale dans le conflit syrien. Sur le plan économique, la Russie se taille la part du lion dans la reconstruction de la Syrie. Lors de la 60efoire industrielle de Damas, en 2018, une aile complète des bâtiments avait été réservée aux partenaires russes. Après avoir fourni des armes et du pétrole, Moscou dépêche ses entreprises spécialisées dans la construction, l’automobile, l’agriculture ou les nouvelles technologies…

Côté français, les entreprises tentées par l’aventure semblent encore subir des pressions dissuasives du Quai d’Orsay. En outre, un récent entretien avec le président de la Chambre de commerce et d’industrie de Damas nous a démontré que la France n’était plus un partenaire prioritaire. Tout au plus pourrait-on faire des exceptions pour les entreprises passant par le tout récent Dialogue franco-syrien, accueilli avec bienveillance par les acteurs économiques damascènes…

En guise de conclusion, l’on pourrait dire que Moscou a mis en œuvre la vieille doctrine russo-soviétique de la « suffisance raisonnable » consistant à retirer le bénéfice maximal d’une intervention soigneusement graduée et maîtrisée. Cette vision pragmatique et distanciée permet d’étudier facilement les différents cas de figure, de réviser ses choix en cas d’échec, d’exploiter rapidement ses succès et de s’adapter au mieux aux nouvelles donnes politiques ou militaires. Sur le terrain, le Kremlin a remporté des succès notables et subi des pertes limitées. En termes de communication, son image est durablement restaurée sur la scène internationale. Au Proche-Orient, l’effondrement diplomatique des années 1990 appartient au passé. Moscou a retrouvé son statut d’acteur incontournable dans la région.

La France a subi le phénomène inverse. De son engagement désordonné et illégal, elle apparaît comme un acteur de second plan, inféodé à des puissances étrangères. Dans cette région où elle conservait un véritable prestige, la France passe désormais pour un partenaire instable et peu fiable. Diplomatiquement, ainsi que le notait le quotidien Le Monde, le 29 décembre 2018, « La France est mise hors-jeu dans le conflit syrien ».

En choisissant de s’arrimer aveuglément aux décisions de Donald Trump, Emmanuel Macron a renoncé à avoir une politique indépendante au Proche-Orient. Loin d’un président « jupitérien », M. Macron s’est inscrit dans une logique de suivisme dangereux, qui n’améliore pas l’image de notre pays dans une région où elle conservait encore un prestige notable et une certaine influence. Pire : l’ambiguïté de notre gouvernement envers l’Islam radical sous la présidence de François Hollande n’a pas empêché les terroristes de frapper la France, lors des attentats du Bataclan et tous ceux qui ont suivi.

Pour reprendre les mots de l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin, on peut regretter qu’Emmanuel Macron ait « renoncé à faire de la politique » et à affirmer le rôle de la France comme puissance autonome et médiatrice, acceptant le dialogue avec tous les Etats légaux. Au lieu de cela, notre gouvernement, comme d’autres avant lui, s’aligne sur des positions moralisatrices stérilisantes qui lui permettent, au nom d’une prétendue morale universelle, de suivre paresseusement la politique des Etats-Unis.

La plus commune leçon de diplomatie veut pourtant qu’un Etat doit défendre ses intérêts vitaux, pas ceux de ses voisins ou partenaires. La Russie l’a compris. Pas la France.

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