Avec plus de 17 000 000 de km2, la Russie est le plus vaste pays au monde. Son retour sur le devant de la scène internationale suscite l’intérêt mais aussi la défiance de nombreux acteurs mondiaux. Une constante demeure en revanche, relative à son très large espace territorial : l’inutilisation (ou presque) de plus de 2/3 de la surface du pays, en Sibérie.

Le retour en force russe à la faveur du 21èmesiècle et de l’arrivée aux manettes de Vladimir Poutine a laissé entrevoir une volonté de dynamiser les vastes espaces sibériens… Mais les contraintes climatiques, démographiques et économiques semblent mettre à mal l’avènement d’une grande nation russe de type eurasienne intégrée. Dans ce contexte, le rapprochement avec la Chine vise à ouvrir au pays d’autres horizons dans ce sens alors que l’Occident semble résolu à lui tourner le dos.

Moscou regarde vers l’est ! En septembre 2018, le Kremlin qualifie des manœuvres militaires menées avec la Chine de « plus grande manœuvre de son histoire[1] ». Les mots sont forts… : car en matière de manœuvre militaire, l’ancien empire soviétique a longtemps donné le change dans le contexte de la Guerre Froide.

Ces manœuvres en Sibérie orientale voient rapidement une réponse arriver en provenance de l’OTAN, qui organise également des manœuvres en octobre, qualifiées par l’organisation transatlantique de « plus grande depuis la fin de la Guerre Froide ».

Trente ans après la chute du mur de Berlin et 27 années déjà après la mort de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, la Russie semble ainsi reprendre sa place dans le concert des nations, au sein d’un monde qu’elle verrait bien multipolaire mais qui demeure largement dominé par les Etats-Unis. Aujourd’hui, l’émergence de nouvelles puissances, asiatiques essentiellement, laisse entrevoir l’avènement d’un nouvel ordre mondial moins centré sur le géant étasunien et dans lequel un nouveau pôle d’influence oriental pourrait émerger.

Un territoire vaste, un climat hostile et une démographie en berne

Au cœur des préoccupations de puissance, on retrouve toujours une réalité tangible : le territoire. Et en la matière, Moscou a de la ressource. Outre la Russie européenne, le pays dispose en effet d’un vaste espace dont l’intérêt à longtemps été négligé. La faute à un climat hostile et à des terres longtemps négligées… Le désintérêt se poursuivra jusqu’à l’aube du 20èmesiècle et le début du chantier titanesque du Transsibérien. Viendront ensuite les découvertes de riches matières premières comme le gaz naturel et le pétrole.

S’étendant de l’Oural à l’ouest à l’océan Pacifique à l’est, de l’océan arctique au nord aux monts de l’Altaï au sud, la Sibérie s’étend sur un peu plus de 13 millions de km2, soit plus de vingt fois la superficie de la France. Un territoire vaste et donc d’apparence difficile à protéger, mais qui a pour avantage d’être difficile à attaquer puisque les températures pouvant y varier de -60 à +35°.

Et lorsque l’on parle des chiffres clés de la région, difficile de ne pas évoquer le fait que la Sibérie représente tout de même les ¾ de la surface du pays pour une population de 40 millions d’habitants – soit moins d’un tiers des Russes.

L’actualité démographique ne va pas dans le sens d’un peuplement des espaces sibériens.

En 2017, une année de décroissance démographique pour le pays, la Sibérie se classe parmi les zones les plus touchées : avec moins 11,3 % de naissances… Une chute sans grande conséquence pour la Russie prise dans sa globalité puisque la Sibérie ne produit que 14 % des naissances enregistrées par Moscou [2]. Les données prouvent cependant qu’il n’existe pas de dynamique sibérienne dans la démographie russe.

Un vieux rêve soviétique

La volonté de s’implanter durablement dans l‘espace sibérien n’est cependant en rien une chimère poutinienne ; c’est même une vieille lanterne de la vie politique russe, pour quiconque s’intéresse au 20èmesiècle. Ainsi, le rêve d’une Sibérie industrialisée est au cœur du projet soviétique… Les archives du Monde Diplomatiqueen font état : un article daté de mai 1973 titre ainsi : « Moscou veut intensifier l’industrialisation de la Sibérie[3] ».

L’auteur y évoque le fait qu’ « enfin », les soviétiques sont décidés à exploiter au maximum une région qui recèle des richesses fabuleuses… Bernard Féron commente notamment la littérature politique soviétique des années 70 et insiste sur la nécessité d’intensifier l’industrialisation de la Sibérie.

Les chiffres du Kremlin indiquaient alors que depuis l’après-guerre, 16 % des investissements de l’Union étaient dirigés vers la région. Les difficultés, pourtant, que rencontrent les autorités moscovites face au départ des jeunes cadres, engagés pour travailler en Sibérie avec des contrats limités à 2-3 ans, ne tardent pas à émerger.

Khrouchtchev en son temps appelait même la jeunesse à se rendre en Sibérie pour y fonder un foyer, n’hésitant pas se projeter dans un avenir qu’il espérait proche et qui verrait ce territoire compter pas moins de 100 millions d’habitants (la Russie compte aujourd’hui, en tout, environ 140 millions d’âmes…). Moins intrépides, les successeurs de Khrouchtchev viseront les 60 milions de soviétiques en Sibérie.

En dépit d’un optimisme parfois débordant (au moins de façade) quant au développement du territoire sibérien, la prudence restait de mise chez de nombreux commentateurs soviétiques et les voix discordantes ne manquaient pas dans un environnement politique pourtant réputé peu enclin à la confrontation des opinions. Ainsi, un certain Bogathev n’hésitait pas, déjà en 1973, à pointer du doigt les difficultés que représentaient le développement économique et démographique de l’espace sibérien. Parmi les difficultés évoquées par celui-ci dans la revue Kommounist(plus importante revue du comité central) de février 1973, on retrouve, presque évidemment, le problème climatique et, déjà, le coût des grands travaux envisagés ; le risque de tremblements de terre sur les territoires situés au-delà du Baïkal constitue également un sujet de préoccupation.

La Chine comme appui dans le développement sibérien ?

A défaut d’avoir su ou pu industrialiser la Sibérie, l’URSS a tiré profit de ses ressources naturelles. Un chemin que suivra la Russie post soviétique sans pour autant parvenir à faire de la Sibérie un territoire à part entière,-à savoir, un foyer de population et d’activité économique.

Dans un contexte géopolitique tendu et face aux sanctions économiques récurrentes des Etats-Unis, la Russie semble cependant pencher à nouveau à l’est et entrouvrir la voie vers un rapprochement avec l’Asie et tout particulièrement le géant chinois.

Un rêve eurasien entretenu par des penseurs comme Douguine, tenant du néo-eurasisme et qui par défiance vis-à-vis du camp occidental, et tout particulièrement envers les Etats-Unis, aspire à une nation russe tournée vers l’Orient.

L’avènement de la Chine comme hyperpuissance et le rafraîchissement des relations entre Pékin et Washington, sous le double poids du renforcement du pouvoir de Xi Jinping et de l’arrivée du trublion milliardaire Donald Trump à la tête du bureau ovale, semble naturellement pousser Moscou dans les bras de Beijing.

C’est d’ailleurs la tendance que l’on peut observer ces dernières années. : même si le rapport de force sino-russe s’est inversé avec le développement formidable de l’Empire du Milieu depuis la fin de l’URSS, Moscou semble néanmoins disposé à s’entendre autant que possible avec son encombrant voisin et mise sur une coopération active (ou tout au moins bienveillante, comme le veut la formule contemporaine consacrée).

Un exemple illustre bien cette politique de coopération et d’apaisement vis à vis de la Chine : le rapport de Moscou vis-à-vis d’Astana.

En effet, alors que la Russie a longtemps considéré le terrain de jeu kazakhe comme une chasse gardée[4], l’arrivée d’investisseurs chinois au Kazakhstan (notamment à la faveur du développement des nouvelles routes de la soie reliant la Chine au Proche Orient, à l’Afrique et à l’Europe), aurait pu contrarier Moscou ; mais il semblerait que la Russie entende à présent jouer la carte de l’équilibre dans la région.

Si certains expliqueront cette « mesure » par l’absence de moyens de la part de Moscou pour contrebalancer la puissance d’investissement de Pékin, d’autres y verront plutôt une manière de se partager un gâteau qui peut être largement coupé en deux (et dont la Russie préserve naturellement la primeur,pour des raisons culturelles et historiques[5]. La vérité se trouve probablement à mi-chemin entre ces deux analyses. Les autorités kazakhes semblent pour leur part voir dans cette double influence chinoise et russe une opportunité à saisir plus de 25 ans après l’indépendance du pays[6].

L’exemple kazakhe illustre bien les difficultés que la Russie de demain aura à maintenir sa place dans sa zone d’influence historique, faute de moyens financiers suffisants pour investir dans les anciennes républiques socialistes soviétiques. Il montre également la capacité d’adaptation de Moscou vis-à-vis d’un partenaire fort voire un peu encombrant : la Chine.

L’Empire du milieu est d’ailleurs devenu un « complice » à défaut d’être un « allié » pour reprendre les mots d’Isabelle Facon[7]. L’hostilité des deux Etats vis-à-vis de déploiements de systèmes antimissiles américains en Asie et plus généralement leur opposition commune à l’hégémonie étasunienne, les mènent à un rapprochement stratégique.

Ainsi, les ressources chinoises permettent de pallier les difficultés de financement dues aux sanctions occidentales, ; ce sera notamment le cas en 2014, avec les investissements chinois dans le méga contrat sur le gazoduc Force de Sibérie.

Le développement de structures comme l’Organisation de Coopération de Shangaï (OCS) , qui succéda en 2001 au groupe de Shangaï, témoigne des intérêts communs entre les deux Etats et plus largement de la nécessité pour les pays asiatiques de coopérer. Pour Pékin et Moscou, un tel rapprochement permet aussi de se serrer les coudes face aux tentatives de déstabilisationsoccidentaleset tout particulièrement étasuniennes. L’OCS poursuit d’ailleurs un but sécuritaire qui ne peut que rapprocher les deux entités en luttant contre « le terrorisme l’extrémisme et le séparatisme ».

L’entente cordiale entre Moscou et Pékin ne doit cependant pas faire oublier le déséquilibre évident entre les deux pays. Ainsi, la Chine est le premier partenaire commercial de la Russie depuis 2010 avec 15 % de son commerce extérieur, tandis que la Russie n’est que le 9èmepartenaire de la Chine.

Pour remettre ces données en perspectives, il convient de rappeler qu’en 2014, le commerce sino-russe atteignait 95 milliards de dollars (contre seulement 16 milliards en 2003), alors que le commerce sino-européen totalisait 615 milliards et le commerce sino-américain 555 milliards. Avec de telles données, on imagine bien qu’à choisir, la Chine se tournera plus naturellement vers l’Occident.

A ce déséquilibre économique s’ajoute un déséquilibre démographique, puisque la Chine peut se targuer d’être la nation la plus peuplée au monde avec près d’1,4 milliards d’habitants. Face à ceux-ci, les 145 millions de russes pèsent bien peu. Cette asymétrie peut également s’avérer menaçante en matière territoriale. En effet, le développement de l’activité économique chinoise depuis le début des années 1990 aux frontières russes des régions de l’Amour et du Primorie, ont fait rejaillir les vieilles peurs héritées du 19èmesiècle quand la faiblesse du contrôle étatique russe avait donné lieu à la formation d’enclaves sous l’emprise de faits de guildes commerciales chinoises.

Enfin, le déséquilibre entre la Chine et la Russie est également flagrant si l’on s’intéresse à leurs budgets militaires respectifs : en 2017, Pékin investissait 150 milliards de dollars dans le secteur contre 45,6 pour la Russie. Mais Moscou demeure, et de très loin, bien plus avancé en matière d’armement nucléaire. De quoi équilibrer, un peu, les rapports entre les puissances en place.

La Russie bénéficie en outre d’une certaine aura internationale due notamment à ses succès militaires et diplomatiques au Proche Orient ; un élément qui, dans le rapport de force avec son compère chinois, peut s’avérer utile.

Sur la question militaire toujours, un rapprochement matériel ne peut être ignoré puisqu’en 2014, Moscou a franchi un cap en acceptant de vendre à l’armée chinoise des systèmes anti-aériens S-400 et des chasseurs Su-35. Une première.

Le rapprochement entre les deux nations est donc bien réel mais devrait se limiter à une entente cordiale autour d’un rejet commun des interventions occidentales et d’une volonté de faire contrepoids face à l‘hégémonie étasunienne…

Penser la Sibérie différemment

La Sibérie a suscité et continue de susciter nombre de fantasmes. A la fois « confluence de la première zone commerciale du monde : l’Europe, et de la première zone de croissance : l’Asie »[8], ce territoire est hautement stratégique ; mais son développement se heurte à des contraintes aussi bien climatiques que financières.

L’économiste Philippe Crevel alertait en 2011 sur le fait qu’il ne fallait pas résumer la Sibérie à une simple réserve d’énergie et de matières premières.  Un vœu pieux. Néanmoins, force est de constater que l’hostilité du climat y empêche largement toutes formes d’activités économiques alternatives à celles déjà existantes, en tout cas pour l’instant. A travers ce constat, c’est donc une partie du rêve eurasiatique qui a du plomb dans l’aile. Une aspiration déjà mise à mal par la réalité démographique russe largement ancrée à l’ouest et la sociologie d’une jeunesse qui, sans renier ses racines, a plus à partager avec des Européens qu’avec des Chinois, des Japonais et des Mongoles.

Aujourd’hui, l’industrialisation de la Sibérie et à plus forte raison son développement économique et démographique- ne semble pas plus probable qu’aux plus grandes heures de l’Union Soviétique. Et pour faire face à la contrainte climatique, Moscou devrait envisager un financement massif que la Russie de 2019 ne peut consentir du fait de la chute du cours du pétrole et des sanctions étasuniennes et européenne. L’arrivée massive d’investisseurs étrangers pour des « super projets » sibériens semble également aux antipodes des politiques menées depuis deux décennies par Vladimir Poutine, qui n’entend vraisemblablement pas livrer son économie à des puissances étrangères.

Un hypothétique développement formidable du territoire sibérien semble donc relever du fantasme et peut de surcroît nous pousser vers d’autres interrogations, notamment dans la manière d’envisager les territoires : Ainsi, peut-on se demander s’il est vraiment nécessaire d’occuper la moindre portion de territoire par une activité humaine et économique rentable ?

Enfin, rappelons que l’un des enjeux majeurs du 21èmesiècle n’est autre que l’eau, un élément qui pourrait à lui seul bouleverser l’espace sibérien. Car sa position stratégique vis-à-vis des ressources hydrauliques pourraient la hisser à une place de première importance dans les décennies à venir et notamment en cas de rapides dérèglements climatiques.

[1]Vous reprendrez bien un peu de guerre froide,in « les blogs du diplo », Philippe Leymarie, 6 octobre 2018.

[2]2017 : une année charnière pour la démographie russe ?, Stratpol – 19 février 2018, Alexandre Stefanesco-Latsa.

[3]Union Soviétique : dans un souci politique autant qu’économique Moscou veut intensifier l’industrialisation de la Sibérie, Bernard Féron in « Le Monde Diplomatique », Mai 1973.

[4]La mise en valeur de la Sibérie et du Kazakhstan se heurte à des difficultés naturelles considérablesin « Le Monde Diplomatique », décembre 1963, Bernard Féron

[5]Rappelons qu’un quart de la population kazakhe était slave.

[6]Les « routes de la soie » passent par le Kazakhstanin « Le Monde Diplomatique », Arthur Fouchère, septembre 2017.
Union Soviétique : Dans un souci politique autant qu’économique Moscou veut intensifier l’industrialisation de la Sibérie, Bernard Féron in « Le Monde Diplomatique », Mai 1973.

[7]Pékin et Moscou, complices mais pas alliésin « Le Monde Diplomatique », Isabelle Facon, août 2018

[8]Sibérie, nouvelle terre de croissance, in « philippecrevel.fr » – Economie – International, de Philippe Crevel

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