L’Occident et l’Orient ont commencé à se séparer lentement, violemment, aussi, il y a près de dix siècles. Le Filioque ? Certes. Le problème de la procession du Saint-Esprit (« du Père seul », réaffirme-t-on fermement à Constantinople au IXe siècle quand depuis cinq siècles les Occidentaux ajoutent « et du fils ») est une cause profonde du schisme, mais pas la seule du Schisme. Les raisons sont déjà à chercher dans les réformes politiques, et notamment la volonté, en Occident, de faire de la primauté morale des papes un pouvoir juridique direct sur les églises. Soumission des évêques et patriarches comprise, contre leurs droits traditionnels, mais aussi dans un contexte où les empereurs (germaniques) et autres seigneurs féodaux rivalisent de pouvoir avec les papes. Cependant, à Constantinople, le patriarche Michel Cérulaire se fait réticent à la réforme grégorienne. Qu’à cela ne tienne, le pape Léon IX envoie un légat qui, en plein mois de juillet 1054, dépose tout simplement une sentence d’excommunication sur l’autel de Sainte-Sophie. Pour l’anecdote, celle-ci accuse, entre autres, les Grecs, d’avoir ôté du Credo le Filioque, tandis que les Grecs n’avaient pas touché au Credo de Nicée-Constantinople depuis sept siècles. Les malentendus entre les Églises d’Occident et d’Orient courent ainsi depuis dix siècles. 

Toutefois, la grande séparation des Chrétiens ne repose pas que sur une ironie théologique. La 4e croisade, certes détournée au gré de rivalités pour le trône de Constantinople, met à sac, selon l’expression consacrée, la capitale du Patriarcat, mais l’expression est d’une pudeur qui serait risible si la réalité ne portait pas le sang et l’horreur des crimes et des pillages des Croisés en 1204. Désormais, c’est irréparable. Pourtant, depuis le VIIe siècle, Constantinople était devenue le creuset de la vie orthodoxe dans la région où l’Islam s’était propagée et solidement implantée. Non que deux autres villes de la Pentarchie, Alexandrie et Antioche, du reste non reconnues par Rome, aient disparu – la sollicitude d’Antioche au cours des événements en Ukraine et en Europe Occidentale qui nous préoccupent ci-après le prouve –, mais elle a joué un rôle auquel les Croisés ont failli mettre un coup d’arrêt quatre siècles et demie avant que les Turcs ne le fassent pour de bon (1453). 

Alors Sophie Paléologue, nièce du dernier empereur byzantin, Constantin XI, épouse le grand-prince de Moscou Ivan III. Le pape Paul II dont la famille Paléologue, en exil, était devenue la protégée, espère par ce mariage un ralliement de la principauté de Moscou à Rome, mais il n’en est rien, et Sophie sera la grand-mère d’un certain…Ivan le Terrible. De Byzance à Moscou, le relais est passé. Ce passage n’était pas évident. Le terreau de la Russie, mais aussi de l’Ukraine et de la Biélorussie, est la Rus de Kiev et de Novgorod, détruite par les Mongols, ce qui a forcé l’Église à se replier au Nord-Est au bord d’un vieux fleuve lent, la Moskva ; Moscou est donc très jeune et n’est pas dépositaire d’un héritage antique comme le sont Rome et Byzance. Le développement du monachisme, de l’iconographie et de son messianisme concomitant à la libération du joug mongol (Mongols qui, avec les Turcs, étaient aux portes de l’Europe occidentale) l’amène pourtant à devenir la « Troisième Rome ». Son Patriarcat a créé en 1589. Jusqu’à ce que les Lumières fassent passer la lumière byzantine pour une ombre. Pierre le Grand remplace en effet en 1721 le Patriarcat par un Synode où le pouvoir réel est aux mains d’un représentant de l’État. Asservissement inédit dans l’histoire de l’orthodoxie (l’Église russe ne retrouvera vraiment son indépendance qu’en 2000). Suit un XIXe siècle où fleurissent des Églises-soeurs là où elles étaient des Églises-filles, notamment dans les Balkans, suite au repli des Turcs qui y laisseront des blessures toujours vives. 

Nous ici au coeur d’un sujet brûlant concernant l’Orthodoxie, là où elle est précisément critiquée par l’Occident : pour parler grossièrement, son manque d’universalisme, sa division en Églises nationales, voire son ethnicisme. Voyons plutôt comment ce nationalisme est déjà controversé lorsque la Bulgarie déclare aspirer à sa propre Église nationale. Le Concile de 1872, 

présidé par le Patriarche de Constantinople (Anthime VI) en présence des Patriarches d’Alexandrie et d’Antioche, condamne fermement le « phylétisme », c’est-à-dire les rivalités nationales et les querelles entre peuples à l’intérieur de l’Église du Christ. C’est l’annonce des nombreuses difficultés auxquelles se heurte l’Orthodoxie au court du XXe siècle et notamment après la chute du communisme, en Russie comme dans l’Europe du Sud-Est. En plus de l’irrépressible quoique prévisible désir de consommations de toute nature venu d’Occident, l’Église orthodoxe est confrontée aux conséquences des longues dominations des États musulmans, multinationaux, puis communistes. Or, comme l’Orthodoxie a le plus souvent conservé la langue et la culture locales, elle est parfois perçue comme un rite quasi ethnique et non comme une foi personnelle. Être sécularisée est une chose, être l’instrument de nationalismes en est une autre. Prenons pour illustrer cette problématiques deux bouleversements récents au sein de l’Église orthodoxe dont le Phanar est à l’origine : (1) l’autocéphalie de la nouvelle Église orthodoxe d’Ukraine et (2) la dissolution de l’Exarchat (statut canonique) de l’Archevêché des Églises russes en Europe Occidentale. 

Le Donbass, la Crimée ; une adhésion à l’OTAN ? Nous sommes loin du temps de la Rus’ de Kiev ou encore des « Tableaux d’une Exposition » de Modest Moussorgsky. Autres temps, autres moeurs. Auxquelles ne manquait que l’irruption d’une autocéphalie. 

Près d’un siècle après la proclamation du patriarcat de Moscou, la juridiction de la métropole de Kiev est transférée à Moscou (1686) ; en octobre 2018, Constantinople décide unilatéralement et sans passer par un tribunal canonique l’autocéphalie de l’Église orthodoxe de Kiev. Quelles entités cette autocéphalie concernerait-elle ? 

En premier lieu, l’ « Église orthodoxe d’Ukraine du Patriarcat de Moscou » sous la direction du très respecté Métropolite Onuphre, laquelle compte plus de 12 340 paroisses et 90 évêques. C’est l’entité la plus bouleversée par l’autocéphalie. Nous y reviendrons. Mais cette nouvelle Église rallie également deux Églises schismatiques : (a) l’ « Église Ukrainienne autocéphale », née dans le mouvement nationaliste ukrainien en 1921. Elle compte aujourd’hui environ 1160 paroisses, mais se fait forte surtout d’un soutien prononcé par les communautés ukrainiennes émigrées d’Amérique du Nord ; (b) l’Église du « Patriarcat de Kiev », regroupant environ 5700 paroisses sous la direction du très sulfureux Philarète. Notons que celui-ci a rompu avec Moscou pour une raison de mauvais perdant : il a prétendu au trône du Patriarcat qui reviendra finalement à Alexis II. Son excommunication par Moscou en 1997 est annulée en 2018… par Constantinople, contre toute tradition. Cohabitent donc aujourd’hui deux Églises canoniques (Constantinople et Moscou) sur un même territoire, en quasi guerre civile par endroit. En fait d’union, cette autocéphalie accroît les tensions sociales et laisse de nombreux problèmes en suspens dont la gestion des biens de l’Église. Une dizaine de monastères situés en Ukraine de l’Ouest, dans le nord-est, mais aussi à Odessa doivent être transférés du patriarcat de Moscou à celui de Constantinople d’après une liste publiée fin décembre 2018 par les médias ukrainiens. Pour être plus précis, il ne s’agit pas systématiquement de propriété, mais de jouissance, de baux de loyer à 50 ans, etc. mais une machine juridique fantoche est en bonne route pour la révision de ces droits. Et pas seulement une machine juridique : entre autres exemples, le Métropolite Paul de Vychgorod et Tchernobyl, supérieur de la laure des Grottes de Kiev, a subi une perquisition par les services de sécurité ukrainiens ; plusieurs dizaines d’autres saisies de matériel aux domiciles privés d’autres prêtres ont eu lieu. Selon Moscou, ces intimidations font partie d’un plan visant à contraindre le clergé à participer à l’assemblée « d’unification ». De ce point de vue, c’est un échec : sur les 90 évêques de l’Église Orthodoxe d’Ukraine du Patriarcat de Moscou, seuls 2 se sont rendus au « concile d’unification de l’Église 

d’Ukraine » (en vue à terme d’entériner l’autocéphalie) le 15 décembre 2018, ce pour quoi ils ont reçu une distinction honorifique des mains du président Porochenko hisself. 

Cependant, nous n’abordions encore que la partie immergée de l’iceberg. En effet, « l’unification » voulue la présidence ukrainienne vise également le ralliement des Uniates à la nouvelle Église autocéphale, ou réciproquement. Revenons rapidement quatre siècles en arrière. En 1596 (Concile de Brest Litovsk), presque tous les évêques orthodoxes d’Ukraine (les « Uniates ») se rallient à Rome tout en conservant leurs rites et coutumes. Alors même que le pays était sous la domination du royaume de Pologne, lequel a persécuté les orthodoxes ukrainiens, l’une des motivations des hiérarques était de se détacher de Constantinople (comme de Moscou aujourd’hui ?). Autrement dit, deux Églises de rite orthodoxe sur un même territoire « ukrainien » : déjà ! Pour finir, l’Église uniate, interdite de 1946 à la Perestroïka, ajoute aux dissensions lorsqu’elle s’empare des lieux de cultes à la chute du communisme, à la défaveur des Orthodoxes. Pourtant, un accord semble scellé en janvier 2019 entre la nouvelle « Église orthodoxe autocéphale d’Ukraine » dirigée par Épiphane (39 ans), jeune protégé de Philarète, et l’ Église « grecque-catholique » d’Ukraine ou « uniate » dirigée par Sviatoslav Chvtchouk pour une « feuille de route de coopération ». Tous deux déclarent que leurs Églises respectives ont toujours eu un but commun : travailler au développement de l’État ukrainien. Et dire que nous les trainions dans des apories théologiques et spirituelles séculaires de Gibraltar au Pont- Euxin, du Pont-Euxin aux Aléoutiennes, des hauts plateaux éthiopiens à la lacustre Carélie ! La solution était bien plus simple. 

Logique de réorganisation territoriale légitime ou motivation politique moins avouable, un second évènement secoue le monde orthodoxe à l’automne 2018. 

Techniquement, cela s’appelle la révocation du Tomos de 1999. En d’autres termes, on peut résumer l’histoire comme suit. L’Archevêché basé à Paris qui regroupe la diaspora russe à travers l’Europe occidentale notamment après 1917 obtient une forme d’autonomie avec un rattachement à Constantinople (et non plus à Moscou) qui se veut temporaire en raison des circonstances tragiques dans l’URSS en devenir. Il ne s’agissait pas d’un schisme avec Moscou, ce qui a été rappelé par les Patriarches de Constantinople Photius II (dès février 1931) puis Athénagoras en 1965. L’Archevêché qui comprend plus d’une centaine de paroisses, au premier chef desquelles la cathédrale Alexandre Nevsky à Paris, a guidé sans cesse les anciens et les nouveaux paroissiens sous l’omophore des hiérarques qui s’y sont succédé pendant plusieurs décennies, dans les années dures et les années plus fastes. Ainsi donc en 1999, Bartholomée lui-même, à la suite de multiples tractations, octroie par le Tomos de 1999 le statut permanent d’Exarchat à l’Archevêché, qui continue à utiliser le slavon pour sa liturgie, perpétue l’héritage des coutumes russes et ses pratiques propres comme l’emploi de laïcs dans la vie de la paroisse. 

Difficile de déterminer les raisons – ou les influences – pour lesquelles cela parut soudain inadéquat à Constantinople. Cette organisation ne correspondait plus aux « nécessités pastorales et spirituelles actuelles ». L’Exarchat devait être dissout, le statut d’autonomie, annulé, et l’Archevêché, directement rattaché à Constantinople. 

L’appel d’Alexis II en avril 2003 adressé directement aux membres de la diaspora russe en Europe occidentale à constituer une Nouvelle Métropole autonome comme « creuset à l’organisation de la future Église orthodoxe locale multiethnique en Europe occidentale construite dans un esprit de conciliarité par tous les fidèles orthodoxes dans ces pays » a-t-il été jugé comme devant faire l’objet d’une riposte politique, depuis Constantinople directement, ou d’ailleurs? 

Y a-t-il par ailleurs un « deux poids, deux mesures » ? Les mêmes reproches (servir une ethnie – démenti par l’appel d’Alexis II – / un pouvoir politique ?) n’avait pas été fait par exemple à l’Église roumaine en février 2010, au 125e anniversaire de son autocéphalie et 85e anniversaire de son statut de patriarcat, lorsqu’elle avait appelé à l’unité, c’est-à-dire à ce que tous les orthodoxes roumains qui se trouvent dans d’autres Églises orthodoxes à l’étranger rétablissent leur communion directe avec leur Église-mère. Bucarest avait appuyé son appel entre autres sur la décision de la conférence pan-orthodoxe de Chambésy en juin 2009 selon laquelle « chaque Église a le droit de paître sa propre diaspora », mais surtout, il avait affirmé qu’il n’était plus justifiable maintenant que la Roumanie était membre de l’UE et de l’OTAN que les Roumains s’éloignent ainsi les uns des autres. Silence du Phanar, mais pas de 28 personnalités orthodoxes (coordonnées par la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale) qui se sont exprimé défavorablement sur cette décision, rappelant que l’ecclésiologie orthodoxe est « centrée sur l’eucharistie et la territorialité » et la condamnation par le concile de Constantinople de 1872 du nationalisme ecclésial. 

En tout état de cause, à la toute fin de l’année 2018, le Métropolite Hilarion (président du département des affaires extérieures du Patriarcat de Moscou) avait déjà proposé l’aide de Moscou à Paris dans le cas où l’Archevêché européen n’accepterait pas le rattachement directe de ses paroisses à Constantinople et que ses paroissiens se mettent à suivre la liturgie…en grec. Cette contrainte a entre autres certainement compté dans la décision prise à l’Assemblée Générale Extraordinaire de l’Archevêché (en application d’un article parfaitement en vigueur de ses Statuts) de ne pas accepter la dissolution de l’Exarchat et le rattachement direct à Constantinople. D’autant que la proposition faite par Mgr Antoine, archevêque de Vienne et de Budapest, chef du département de l’administration patriarcale pour les institutions à l’étranger au nom du patriarche Cyrille, lue après vote contre la dissolution le 23 février 2019, semble sérieuse et cohérente : l’Archevêché garderait ses paroisses et ses monastères, ses traditions liturgiques et ses particularités ; quant aux hiérarques, ils deviendraient de droit membres de l’Église orthodoxe russe ; en contrepartie : leur élection hiérarques se ferait après approbation de la liste, et d’une façon générale les décisions du Synode auraient force pour l’Archevêché. 

L’Exarque Jean est invité à venir concélébrer à la Cathédrale du Christ Saint Sauveur pour le rétablissement de la communion avec Moscou…Un siècle plus tard. La prochaine réunion de l’AGE de l’Archevêché est prévue pour juin 2019. Malgré le suspens, le pouvoir de changer le cours de l’histoire sur un mot, l’Exarque Jean demande calmement à tous de continuer comme avant, en attendant la prochaine décision. 

Ce même mois, le Patriarche Jean X d’Antioche était à Moscou : « l’unité orthodoxe est une ligne rouge à ne pas franchir » a-t-il répété. Avant son voyage, il avait demandé à Bartholomée, de conserve avec les Patriarches d’Alexandrie et de Serbie, les Archevêques de Chypre, de Grèce, et d’Albanie, à ce que sa Sainteté rencontre tous les acteurs pour discuter de la décision à prendre pour l’Ukraine. Cela ne s’est pas fait ainsi. Persévérant et résilient, il aura conclu pour nous : « Toutes les Églises locales croient qu’elles constituent une seule Église. Nous représentons l’Église d’Antioche, mais ici, à Moscou, nous sentons que nous formons ensemble une seule famille, que nous sommes les croyants d’une seule Église (…) Il y a toujours eu des divergences dans l’histoire de l’Église, de même qu’il se produit des disputes entre frères dans une même famille, mais nous n’en restons pas moins une seule famille. » 

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